Chapitre 4

Les heures se passent et l’île que vous deviez atteindre est toujours aussi lointaine. Si vous ne vous ennuyez pas à bord et que, le temps passant vous commencez à vous intéresser à la manœuvre vous êtes fichus, irrécupérables pour la société des terriens. L’eau salée est une drogue dure qui vous provoque un état de manque irréfragable.

Donc cher équipier(e) vous vous êtes intéressé aux subtilités de la navigation, vous avez saisi l’écoute et embraqué le génois à la volée. Quand votre skipper saisi d’un besoin pressant vous a dit, prend la barre et met le cap au 180 et qu’en revenant il s’est installé près de vous et touchant doucement votre main il vous a rectifié le cap en vous expliquant tendrement, regarde au loin, prend un repère sur la côte et essaie de la cadrer dans la balcon. C’est fichu, il a vu en vous, homme ou femme, qu’importe l’être qu’il recherche sans arrêt depuis qu’il navigue : l’Équipier avec un grand E. Cet être d’exception à qui on confie la barre sans appréhension.

Ne vous inquiétez pas pour ses mœurs, orthodoxes par ailleurs, il veut faire communier tous ceux qu’il embarque dans la même religion : l’amour de la mer.

Las, l’île que vous croyiez lointaine est brutalement à votre portée, les détails s’affinent et de minutes en minutes vous voyez de plus en plus distinctement ce qui pour vous n’était qu’une bande plus sombre sur l’horizon. L’émerveillement qui vous gagne ne vous quittera plus jamais. Christophe Colomb est l’un de vos cousins, lointains certes mais il a dû au moins être aussi ému que vous quand il a découvert l’Amérique.

La manœuvre de mouillage est, selon les skippers une sinécure ou un exercice de haute voltige. Votre serviteur était un adepte forcené du tout à la voile et se lançait parfois dans des manœuvres de haute école qui, quand elles réussissaient suscitaient chez les spectateurs un peu anxieux pour la pérennité de leurs coques un sentiment de respect. Quand elles rataient on avait toujours la ressource d’aller ailleurs poser l’ancre, au moteur.

La manœuvre se prépare et vous qui n’étiez qu’un passager on vous confie la barre et les deux complices s’affairent à l’avant. L’un affale le foc pendant que l’autre prépare l’ancre. Il vous a dit finement qu’il allait prendre une biture. Exercice qui consiste à préparer la chaîne pour qu’elle file sans heurts.

On se présente bout au vent, on stoppe le bateau, on laisse filer la chaîne et quelques instants après le bateau se balance mollement. Il reste à ranger le bateau et gonfler le canot pneumatique. Pour que faire au juste ? aller boire un coup à terre ? en a-t-on vraiment envie, il y a ce qu’il faut à bord. Pour se baigner ? il y a de l’eau autour du bateau. Aller à terre ? pourquoi ? le but est atteint, le prétexte est achevé… il faut dire que tout départ en croisière doit se donner un but.

Il serait en effet malséant face aux peuples maritimes de dire à la cantonade avant de partir : " je vais faire un tour en mer " vous risqueriez de vous voir opposer les faces renfrognées des marins professionnels. Pour eux on va en mer pour gagner sa vie, au péril de la sienne parfois. Par contre vous dites : je vais à Houat, Hoedic, Belle Isle en mer, terre neuve, aux Bermudes ou à Zanzibar on ne vous demandera rien. Ce que vous y allez faire est du domaine privé. Si vous allez acheter des esclaves, vendre des armes ou rencontrer l’amour est votre affaire. A vous d’être en paix avec votre conscience et avec la loi, si possible. Les marins ont horreur du gabelou et de tout ce qui ressemble de près ou de loin à de l’inquisition.

Ceci dit, j’ai été à Zanzibar. J’ai vu de sacrés marins qui naviguent uniquement à la voile. À Madagascar aussi. Je vous en parlerai un jour ou, mieux, je vous montrerai des photos.

Donc vous êtes ancré, sentiment de plénitude éphémère. Les terriens qui évoquent un point d’ancrage ne savent vraiment pas de quoi ils parlent. L’amour de sa femme est fortement ancré dans son cœur. Phrase stupide ! Savez vous qu’une ancre dérape, surpatte, se bloque, chasse et quelquefois se coince… qui dit ancre dit aussi chaîne… on y reviendra.

Que vous arrive-t-il ? Plus envie de terre, plus de plancher des vaches ?

Vous buvez un coup, vous déjeunez. Et puis on pique une tête (en été) on bronze un chouïa, et puis on décide de longer la côte, faire un tour pour vous montrer comment est jolie une île vue de la mer. Pourquoi ? pour naviguer pardi !

Vous n’êtes pas contre et vous en profitez pour montrer votre science toute neuve. Vos commensaux, attendris, vous laissent faire. Jusqu’au moment ou il faut rentrer.

Là on ne rigole plus. Le travail est là le lendemain. Ils lui font cracher tout ce qu’ils peuvent au bateau.

Quand vous touchez terre vous êtes dans un état second, courbatu, brûlé par le soleil, crevé, vanné. La terre bouge sous vos pieds. Vous vous demandez quand sera la prochaine fois.

C’est comme…. Je ne dis rien… je risque d’établir des comparaisons ….osées.

La prochaine fois je vous parlerai de …. La prochaine fois.

 

                                                           Michel futur skipper d’un voilier nommé Désir.

En route (bis)