Chapitre 7

Je vous parle ci-dessous d’une merveilleuse expérience que l’on fait un jour, plutôt une nuit, ou l’autre.

Nous nous sommes enfin décidés à quitter les abords immédiats de notre port préféré. Une régate lointaine nous tente ou, tout simplement, nous désirons aller ailleurs et cet ailleurs lointain, qu’il faut toujours préciser (voir les articles précédents) n’est pas accessible en une journée de navigation. Il va falloir rester en mer la nuit.

La navigation a été préparée avec soin, le but fixé. Les équipiers, sous l’autorité suprême du seul maître à bord se sont réparti les quarts. Le patron, lui, est hors quart. Ne croyez pas qu’il s’est attribué la plus belle part, cela veut dire qu’il est disponible à tout moment. On est en droit de le réveiller à tout instant pour une manœuvre, une précision, un coup de main ou tout simplement pour être rassuré. Ne vous inquiétez pas, il sera là, et un peu là.

On est en route depuis quelques heures et la nuit tombe doucement sur la mer et l’équipage a rangé le bateau, on a saisi (accroché) tout ce qui peut bouger, rentré ce qui n’est pas utile et ceux qui prennent leur quart se sont convenablement habillés. Pull, veste de quart (rouge ou jaune mais terriblement chaude) pantalon de ciré et, à portée de main la Thermos de café et quelques casse-croûte (pâté hénaff et crêpes ) Chose bizarre personne n’a envie d’aller se coucher et cherche quelque vain prétexte pour rester sur le pont. La nuit s’installe enfin sur l’Océan et une intervention énergique du patron envoie tout le monde dans sa couchette. Lui aussi, pour donner l’exemple se musse dans sa bannette.

Enfin seuls se disent les équipiers de quart. L’un s’installe à la barre, l’autre est plus spécialement chargé de la navigation et du réglage des voiles.

Les heures s’égrènent et sont ponctuées par des relevés du navigateur et, si l’on est près de la côte, par la reconnaissance des feux. Chaque feu a son langage bien à lui et on se doit de le reconnaître au premier coup d’oeil si la navigation a été bien préparée. Cela devient vite un jeu.

Foncer (?) dans la nuit est grisant et la vitesse semble bien plus forte de nuit qu’en plein jour.

Une complicité s’instaure entre les équipiers de quart : " j’ai… " et immédiatement le gobelet de café est entre ses mains.

Pourtant de temps en temps apparaît la tête hirsute du patron dans l’entrée. Il se présente à vous avec cette phrase immuable : " ça va ? " La réponse immuable est : " oui, oui, ne t’inquiète pas ". Pourtant il s’inquiète, va faire un tour sur le pont, règle une voile, refait le point et au passage avale ce qui reste de café et mange le dernier petit beurre.

Les équipiers passent le temps en effectuant des manœuvres et la mise à jour du tracé de la route et des relevés. Le livre de bord est scrupuleusement rempli pour que les autres équipiers soient au courant de la position exacte du bateau.

Voici enfin l’heure de la relève. Il est d’usage de réveiller la bordée montante quelques minutes avant afin de leur laisser le temps de se gréer et de casser la croûte. Il a fallu refaire du café et fouiller dans la cambuse suite aux visites intempestives du patron. Il est là le patron, réveillé avant tout le monde et s’agite inutilement. De plus il est en slip, ce…… Bien sûr il casse la croûte lui aussi.

Et là… bannette, on se glisse dans son sac de couchage avec délice et on dort, royalement, seul dans sa couchette parce que le bateau est mobile. Deux dans une couchette dite double en mer est une hérésie. Calé dans une bannette par sa toile anti roulis c’est super.

L’aube est un moment privilégié de la navigation de nuit. Il fait froid, les équipiers de quart sont engoncés dans leurs vestes et cirés. Ceux qui étaient couchés se sont levés et attendent, engourdis, la levée du soleil. Tout à coup on aperçoit une petite lueur qui s’affirme et le disque rouge apparaît et devient de plus en plus brillant et chaud.

Comme par miracle le port de destination apparaît en même temps que le jour ! C’est là que les compétences du patron sont nécessaires et, osons le dire, indispensables. Savez-vous ce qu’il fait, cet abruti ? Il dort du sommeil du juste et le réveiller serait détruire un moment d’harmonie. Doit-on réveiller un patron qui dort ? La réponse est non. Il y a des moments rares qu’il faut préserver. Un équipage qui atterrit sans l’aide de son patron et lui apporte des croissants frais dans sa bannette mérite le vit de mulet d’honneur. Le regard ahuri du patron vaut son pesant de moules marinières.

On rentre dans un port qui s’éveille à peine, les plaisanciers qui vous voient arriver matutinalement vous regardent avec respect, surtout quand votre tableau arrière arbore un port d’attache lointain.

L’arrivée au petit matin est le rêve. Le port va se vider et il vous reste toute la journée pour aller se balader et se baigner (en été). On peut, à la rigueur, mettre la bourrique en route et gagner la petite crique déserte accessible uniquement par mer… Le bonheur, quoi.

J’ai connu un grand-père et une grand-mère qui naviguaient avec leurs petits enfants. Pépé faisait les étapes de nuit. Ils s’en allaient la nuit tombée quand les petits dormaient et le lendemain ils avaient changé de port. Mémé s’occupait de la marmaille le matin et l’après-midi ils allaient tous à la plage. Maintenant les petits ont grandi, ce sont de sacrés marins et ils naviguent toujours de nuit. Avec pépé et mémé.

 

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Michel skipper d’un bateau nommé Avenir.

PS : j’ai navigué, seul à la barre de notre nouveau canotte et vous donnerai plus tard une autre vison de la nav’ de nuit.

La nuit en mer