Chapitre 6

 

Tout marin boit, peu en mer, trop à terre diront certains esprits chagrins. Si tu amènes à boire amène en du bon, du bouché de préférence. Ma commande pour une dizaine de jours en mer : 12 rouge de Saumur, 2 blanc, 2 rosés d’Anjou, une bouteille de rhum, une de ouiski, pourtant mon skipper et moi même pratiquons une abstinence militante. Il faut cependant compter sur une consommation de l’équipage de ½ bouteille de rouge par jour, pas d’apéritif, pas de digestif, la croisière doit durer 10 jours. Mais il y a de trop me direz-vous ? Non car il faut compter sur les vents contraires, une soif immodérée de l’équipage, des rencontres fortuites et des fortunes de mer. Disons que j’ai vu un peu juste. Je vais rajouter 3 bouteilles de rouge.

Il va sans dire qu’il faut de l’eau, beaucoup. L’eau devient comme le vin . Peu à usage externe, beaucoup à usage interne.

En outre vous embarquez des nourritures que l’industrie agro-alimentaire (prospère) de mon pays produit à profusion. Cassoulets, choucroutes, pâtés, biscuits et une foultitude de trucs que l’on trouve dans un supermarché. Pas de chips s’il vous plaît. Ces saloperies font des miettes qui se logent partout et en se décomposant forment un magma infâme qui soulèverait le cœur d’un producteur de volailles en batterie (cœur qui en a vu d’autres je vous le garantis)

Vous avez donc fait l’avitaillement (c’est le terme) et vous partez et là se pose un problème : un bateau ça bouge, ça bouge même beaucoup et la plupart des cuisines de voiliers sont conçues pur des mers aussi agitées que les dalles en béton du salon nautique de la porte de Versailles à Paris. Les qualités marines du voilier ne sont pas mises en cause mais c’est sa conception caravanesque que je conteste. Il faut pourtant se sustenter.

Pour cela j’ai découvert un sandouiche fortement énergétique, pratique et d’utilisation fort simple. Vous prenez d’honnêtes crêpes industrielles (je recommande les Krampouz Ponvel de la crêperie de Plounevezel dans le Finistère Bretagne, France) et du fromage type vache qui rit ou tout autre à pâte molle. Vous étalez la crêpe sur votre cuisse, vous y posez la portion préalablement déballée (important), vous repliez la crêpe et d’un coup de paume énergique vous compressez le tout. Vous obtenez un sandwich élégant et pratique. Une manœuvre urgente vous appelle ? vous coincez le sandouiche dans votre bonnet ou dans un taquet. La barre requiert vos deux mains, pas de problème vous le coincez sous la fesse et hop, le tour est joué. Faites en autant avec un cassoulet bouillant vous m’en direz des nouvelles.

Quand vous faites de longues traversées le problème est différent. Le cuistot est là pour vous mitonner des petits plats. Pas vous madame, ce n’est pas votre affaire, j’ai dit

Passons cet épisode et parlons de la boisson. Le marin boit peu en mer. Il a autre chose à faire que de s’arsouiller. Par contre le café, ou le thé auquel je me suis converti depuis peu, est indispensable pour le moral et la cohésion des troupes. Dans les pires conditions je me suis toujours ingénié à servir le noir breuvage à mon équipage. Il n’était pas très bon, certes, mais chaud et noir.

Au mouillage c’est autre chose. Vous avez fait une croisière et vous vous êtes installés dans une crique déserte, sur une plage peu fréquentée, sur l’un des multiples mouillages qu’offre le golfe du Morbihan en Bretagne.

Votre ancre a plongé dans les eaux limpides et a croché dans le fond. Vous vous installez confortablement pour la nuit. Le soleil se couche sur la mer et la nuit gagne lentement sur vous. Vous venez de terminer un repas gastronomique (cassoulet en boite, fruits au sirop café).

Vous vous installez dans le coquepite pour savourer votre café lyophilisé. L’être aimé est près de vous. Vous regardez les étoiles s’allumer les unes après les autres. Le Paris-Mexico passe au dessus de vous (23h45 les lundi, mercredi et vendredi) vous êtes bien. Dodo.

Si le lendemain, madame, votre skipper préféré vous sert le petit déjeuner à la bannette, ce n’est pas par exquise galanterie. C’est parce que pendant toute la nuit il a été réveillé par des riens : un changement de vent, un grincement suspect, un choc sur la coque. Il a passé en revue toutes les parties du bateau. Votre héros n’a pas dormi.

La nourriture est importante mais se tradui aussi par une necessité biologique. Je n’ai pas abordé un chapitre important du bord : les lieux, les ouatères. Votre serviteur est un farouche opposant à ces instruments sybarites nommés ouatères marins. Ces engins terrestres m’inspirent une terreur obsessionnelle. Qui dit ouatères dit trou dans la coque. Qui dit trou dans la coque dit naufrage. Je ne voudrais pas sombrer corps et biens, et dans le ridicule, sur un glouglou hygiénique. Pour cela je ne laisse le soin à personne de manœuvrer les diverses manettes et refermer les vannes auxquelles sont frappées les pinoches correspondantes, au cas où…

 

le cuistot. Il faut avoir le cœur solide pour rester quelques temps dans la cuisine pour préparer à manger quand tout s’agite autour de vous, et vous avec. Faire une mayonnaise dans des conditions pareilles mérite d’être inscrit dans les livres des records. Et puis madame, c’est le moment de vous laisser dorloter, il est tellement content que vous soyez là, avec lui.

Les repas à bord

 

                                                            Michel, skipper d’un bateau où l’on se sustentera.